Jorge AMADO - Bahia de tous les saints
1935
Est-il né à Itabuna, Ilheus ou Ferradas ? Après tout, qu’importe. En revanche, ce dont on est certain, c’est que Jorge Amado vécut près d’une plantation de cacao. Ce qui a son importance. Né le 10 août 1912, ce voyageur aura traversé le siècle dernier en luttant autant qu’en écrivant, pour s’éteindre le 6 août 2001.
À Bahia, État du Nordeste brésilien, il trouve la première source de son inspiration. Terre nourrie d’histoire lusitanienne et de combats syndicaux. Terre plantée de combats politiques. En 1931, après quelques fugues, Jorge Amado débarque à Rio de Janeiro afin d’y étudier le droit. Mais il y découvre le journalisme. Il publie, aussi. Raconte l’univers des laissés-pour-compte et des travailleurs, des populations noires et mulâtres. Son engagement politique, très à gauche, déplaît au pouvoir. Le voilà emprisonné. Ses livres sont interdits : ils dénoncent le capitalisme sauvage, l’exploitation, l’esclavage moderne. Les critiques le comparent à un Émile Zola d’Amérique du Sud. Il sillonne le Brésil, ce pays grand comme un continent, et ramène de ses pérégrinations des reportages incisifs, décapants.
En 1940, Getulio Vargas prend de force le pouvoir et instaure une dictature. Jorge Amado s’exile en Argentine et attendra cinq ans avant de s’autoriser à revenir sur ses terres, à Bahia. Il s’encarte alors au Parti communiste, se fait élire député de Sâo Paulo, fait entendre la voix du peuple et publie les Chemins de la faim. Trois ans plus tard, le P. C. brésilien interdit, Jorge Amado s’exile une nouvelle fois. Direction Paris. Il se lie d’amitié avec Pablo Picasso et Louis Aragon, part à Prague et à Moscou, reçoit le prix Lénine. Devenu docteur en droit, il ne retrouve le Brésil qu’en 1953 après avoir écrit Les souterrains de la liberté. Ses exils lui ont donné le goût des voyages. Alors il multiplie les déplacements sur tout le continent sud-américain, livre des reportages, des récits et, en 1956, décide de se consacrer définitivement et exclusivement à la littérature. Écrivain apprécié du peuple, ses thèmes de prédilection, à savoir l’émancipation et l’histoire des luttes, donnent à son œuvre, multiple, un relief éminemment politique. Fait commandeur de la Légion d’honneur par François Mitterrand en 1989, Jorge Amado n’aura pas eu l’occasion de son vivant de savourer l’élection d’un syndicaliste de gauche, le socialiste Lula da Silva, à la présidence de la République brésilienne en 2002. Ni sa réélection quatre ans plus tard.
Rattacher Jorge Amado à l’école moderniste brésilienne est trop réducteur. Il a ouvert une voie qui lui est propre. Reste que son art maîtrisé aurait pu lui permettre d’explorer d’autres chemins. Il a commencé, entre 1931 et 1937, par décrire les bas fonds des communautés de son enfance, celles qui l’ont vu grandir et se construire. Il reçut pour Mar Morto l’équivalent du Goncourt brésilien. Cet ouvrage forme avec Le pays de Carnaval (1931), Cacao (1933), Suor (1934) Bahia de tous les saints (1935) et Capitaines des sables (1937) un ensemble qui constitue sa période « Bahia ». Parmi les principales œuvres qui suivront, il faut signaler Gabriela, girofle et cannelle (1958), Dona Flor et ses deux maris (1966) et Les terres du bout du monde (1990). Lauréat du prix Lénine en 1951, Jorge Amado paiera d’un Nobel ses liens étroits avec les politiciens du bloc de l’Est. Entre 1931 et 1997, il aura publié mémoires, guides, poésie, théâtre, biographies et livres pour enfants, sans oublier une trentaine de romans. Prix Cino Del Duca en 1990 pour l’ensemble de son œuvre, il rejoint Jean Anouilh, Léopold Sédar Senghor, Jorge Luis Borges, Ernst Jünger et Yachar Kamal dans la liste des récipiendaires.
Pour cent meilreis, autant dire une aumône, Antonio Balduino boxe. Parfois, il frappe hors du ring. Ses poings sont comme deux marteaux. Son direct sa meilleure arme pour se faire une place au soleil. Plus jeune, il mendiait. Désormais il en impose. Toujours, il a su feinter et séduire. A la recherche de modèles, enfant, il s’identifie au nègre Zumbi, esclave en lutte qui préféra la mort à la soumission. Il vit d’amour platonique et, la nuit, décharge de lourds cargos. Superstitieux, bagarreur, hâbleur, irrésistible, musicien, tant d’autres facettes en sus, ce beau gosse court les rues et arpente les quais au long d’une vie sans but. Jusqu’à ce que…
Inutile d’aller si loin, si vite. Bahia de tous les saints joue sur le registre du sens. Celui qu’il est possible de donner à l’existence pour peu qu’on arrête de tricher, de s’apitoyer, pour peu qu’on se tourne vers les autres. L’ouvrage joue aussi avec nos sens. Jorge Amado écrit en musique. Le rythme est enjoué même dans les pires tourments. Son phrasé, suave dans sa meilleure traduction, autorise les approches les plus intimes. Une écriture tactile, un ressenti épidermique. On croque dans le haricot blanc cuit à l’huile, on déguste la « cangica », cette purée sucrée de maïs vert et de lait de coco, on méprise les gringos et les « coronels », on danse et on chante la samba. On poétise les duels. Le bonheur est dans la rue, où il frôle les rêves et les peines, l’amour tarifé et les balles perdues. Allez, suivez Antonio. Lui sait où se rendre.